changer la vie

Libérer la femme, noble cause s'il en est, mais bientôt trop étroite. Il faut étendre au reste de la planète, c'est-à-dire au sexe masculin et à tout le peuple des objets, petits ou grands, les bienfaits de la clarté, de la simplicité, et de l'exécution parfaite.
Tous les créateurs sont mégalomanes. Quand le créateur mégalomane est en outre un ingénieur, il faut ajouter au programme la méticulosité. L'extension est programmée. Aucun domaine, aucun secteur ne sera oublié.
Qu’un couturier renoue avec les grands rêves d’adolescence et se fasse architecte en construisant des immeubles, personne ne s’en étonnera vraiment. Mais qu’il se lance dans les nouvelles technologies, dans la conception complète d’une voiture révolutionnaire… voilà qui révèle plus qu’une boulimie, plus qu’une énergie surabondante cherchant à s’employer pour ne pas se dévorer elle-même.
Il doit donc s'agir d'une conviction. Plus, une sorte de mission. Cet homme-là doit être persuadé que Courrèges est bon et utile pour l'espèce humaine. Qu'il participe au Progrès.
Et pourquoi pas ?

Erik Orsenna

Blanc

C'est un carré un peu flou, un peu rond ; avec un point en son milieu. C'est l'idéogramme chinois du soleil. Il veut dire aussi "blanc". Car en Chine, le soleil n'est pas considéré comme jaune.
Ainsi, "coton" sera l'addition de trois dessins : un arbuste, une navette et ce fameux soleil blanc.
1965, la collection défile dans le blanc. Une boîte blanche : sol, murs, plafonds.
"A l'instar de Le Corbusier qui a fait pénétrer la lumière dans les maisons, je veux faire entrer la lumière dans mes vêtements." N'oublions pas que Courrèges se voulait architecte et qu'il vient du sud. Il m'a été donné de me rendre souvent dans la belle, si belle ville natale d'André Courrèges : Pau. C'est un sud particulier, un sud de double lumière : la lumière qui vient du ciel. Et celle des Pyrénées, cette longue barre immaculée qui occupe l'horizon.
Blanc ?
"Qui est de la couleur d'un objet renvoyant par diffusion la totalité des rayons lumineux du spectre solaire" (dictionnaire de l'Académie française). Qui voit du blanc voit donc toutes les lumières.
Mais il y a plus dans le blanc.
Blanc ?
Comme la page blanche, le vertige des débuts. La possibilité d'une nouvelle chance aussi : on efface tout, on recommence. Comme un rayon de soleil par la fenêtre ouverte (dans "radieux", il y a rayon).
Comme un souci de bonne santé : les infirmières portent du blanc, le docteur Courrèges prend soin de vous.
Comme chauffé "à blanc" : venez donc vous charger d'énergie.
Comme regarder dans le "blanc des yeux", c'est-à-dire bien en face.
Il y a de l'affrontement, de la chevalerie dans notre dialogue avec la couleur
blanche : tout est visible, sur le blanc, nul endroit où se réfugier, nulle tactique possible pour se défiler

Erik Orsenna

"Mon style va avec une silhouette, une façon de se mouvoir dans la vie."

andré courrèges

deux

Il vient de Pau.
Elle vient d'Hendaye.
Il a vingt ans, il hésite : deviendrai-je architecte ou constructeur de ponts ?
Il a vingt-sept ans, il s'est promené avenue Montaigne, il faisait beau, il n'hésite plus : je serai couturier. Il entre chez Balenciaga.
Elle a seize ans. Elle n'a pas hésité. Elle est entrée directement chez Balenciaga.
Chez Monsieur Balenciaga, où l'on apprend comme nulle part ailleurs que le style c'est
"l'harmonie entre la technique, l'esthétique et la finition."
Elle se prénomme Coqueline.
Lui, c'est André.
Ils ne se quittent plus.
Ne se sont jamais quittés.
Et l'œuvre est commune.
Marie est leur fille.

Erik Orsenna

"Il faut distinguer le style et la mode.
La mode change, le style c’est ce qui se perpétue dans le temps et dont on reconnaît la personnalité."

andré courrèges